posté le 11-11-2018 à 08:46:20

Grasse (80).

 ***

Sandrine, côté pile...

*** 

C’était Sandrine, la prof de français ou plus précisément de lettres modernes.

Moi, j’étais dans mon coin, pétri d’ennui et de fatigue et surtout je ne voulais avoir de contact avec personne.

J’attendais.

A 19h, j’avais un conseil de classe et il n’était que 17h20 !

J’avais le temps d'admirer la poussière se déposer sur les objets et il me semblait que je regardais un film d’épouvante dans un petit cinéma de quartier, poussiéreux comme l’espoir.

Les profs allaient et venaient et parlaient, parlaient, parlaient ! Où trouvaient-ils encore la force de déblatérer* après une journée de cours passée dans des sortes de tranchées pédagogiques ?

J’avais forgé un bouclier virtuel pour me protéger des attaques verbales du front d’en face : je faisais la « gueule », les yeux baissés, aussi sympathique qu’un schizophrène privé de neuroleptiques.

Le temps avançait avec peine comme un radeau en fin de vie sur un fleuve au fond caillouteux.

Il y a une chose que je ne devais pas faire : poser les yeux sur elle !

Et pourtant, je sortis perdant d’un combat mené contre moi-même. J’eus l’imprudence de la regarder, Sandrine, quand elle me tourna le dos pour se programmer un thé à la machine à café. Quelle erreur ! Je me sentais un peu voyeur, mais tant pis, je me mis à reluquer les fesses de Sandrine.

Les fesses de Sandrine !

Moulées dans un jeans plutôt délavé, elles avaient l’arrondi parfait des mappemondes de mon enfance. S’en apercevait-elle que mes yeux caressaient le bas de son dos ? Peut-être, car brusquement elle se retourna vers moi comme pour contempler un fantôme. Aussitôt, je baissais la tête comme un spectre timide : jamais je n’aurais supporté qu’elle devinât mon manège, digne d’un vieux pervers.

Sandrine représentait pour moi un petit soleil qui éclairait le coin obscur dans lequel j’étais assis, vautré dans un fauteuil qui m’engloutissait. Et bien vite elle passa à autre chose, assaillie par ses collègues bavards comme des mitrailleuses qui avaient perdu la tête.

C’est que Sandrine, depuis toujours, m’ignorait comme un gros furoncle mal placé que l’on veut cacher.

Elle, ne me voyait pas et moi je faisais semblant de ne pas la regarder. Je dois avouer que Sandrine m’impressionnait ! Elle était grande, jolie et sportive et moi je me situais (surtout dans ma tête) à l’opposé d’elle. Alors moi, quand j’étais dans la salle des profs, avec les autres et avec elle, mon cœur avait des sursauts de tachycardie  dignes de ceux des coureurs cyclistes complètement dopés à l’EPO**.

J’en arrivais même à oublier la pauvre Lola, peut-être à jamais perdue dans un bordel de Bamako.

Sandrine, ce n’était pas mon amour à moi, ce n’était qu’une muse spirituelle qui faisaient grouiller mes vers. Pas des asticots, mais les vers de mes poèmes qui, grâce à elle,  pullulaient dans ma tête.

A 19h10, le conseil de classe commença et par un hasard funeste, à la grande table de réunion, je me trouvai assis à côté d’ELLE.

Pauvre de moi !...

 

A suivre

 

Notes :

 

* Déblatérer : Parler de façon véhémente contre quelqu'un ou quelque chose. (familier).

** EPO : L'érythropoïétine est connue pour être utilisé comme agent dopant par certains sportifs afin d'augmenter leur endurance et leurs performances (particulièrement les marathoniens et les cyclistes). L'amélioration de la vitesse des cyclistes utilisant de l'EPO est parfois évaluée à environ 10 %. Ce type de pratique dopante peut avoir des conséquences graves, parfois même mortelles. En effet, l’injection d’érythropoïétine synthétique augmente chez un individu la quantité de globules rouges et peut faire passer l'hématocrite de 45 % (chiffre normal) jusqu'à 65 % (chiffre beaucoup trop élevé). Au cours d’un effort physique prolongé, le sportif imprudent qui a eu recours à un tel procédé voit son sang se transformer en une pâte visqueuse et épaisse (hyperviscosité sanguine), susceptible d’entraîner la formation de caillot et de thromboses. Dans ces conditions, les accidents vasculaires cérébraux ne sont pas rares, et une défaillance cardiaque peut même survenir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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posté le 27-10-2018 à 09:25:06

Grasse (79).

 

*** 

La boîte blanche en carton enrubannée de rouge était posée sur le bureau d’Edmond déjà passablement encombré d’objets divers. Mais que contenait donc cette boîte ? Elle était destinée à protéger des gâteaux, en principe. Mais les regards de Gaëlle et de Roxane laissaient présager le pire.

- Tu n’ouvres pas la boîte ? dis-je à Edmond avec un air innocent.

Mon vieux collègue parut soudain sombrer dans la mer des Sargasses*. Ses yeux semblaient aussi troubles que les eaux des égouts de Marseille.

- Heu, je n’ai pas faim pour l’instant ! finit-il par murmurer.

J’insistais lourdement. J’étais sûr que cette boîte contenait les petites culottes de Gaëlle et de Roxane.

Les deux filles se trémoussaient de plus en plus, partagées entre le fou-rire et l’inquiétude. Je commençais à me demander si ces deux élèves n’offraient pas plus que des gâteaux à leur professeur de mathématiques. Mon doute fut un peu tempéré par la constatation de l’état de délabrement physique et intellectuel d’Edmond Trianglo. Mais que pouvait-il faire avec elles ? A part regarder et un peu les toucher, je n’imaginais pas que sa virilité pût encore posséder la dureté et la rectitude de la règle en acier qui était posée sur son bureau.

J’insistais.

Il résistait comme il pouvait, ce qui me prouvait bien que j’avais raison. Je tentai brusquement une manœuvre d’intimidation.

- Je vais appeler le proviseur !

Et je saisis mon portable en feignant de composer le numéro du chef d’établissement. Ce n’était pas sympa de ma part, mais je crois que ma fatigue me poussait à des actes irraisonnés.

Edmond semblait aussi perdu que le petit chaperon rouge dans la forêt. Ses mains tremblaient. Il se décida enfin à défaire le nœud du ruban rouge.

Je triomphais.

J’ouvris moi-même la boîte, pressé d’en finir et je découvris, posés au fond, sur un petit napperon en papier blanc, un éclair au chocolat et un baba au rhum.

Gaëlle intervint en riant :

- Le baba c’est de ma part et l’éclair est offert par Roxane !

Franchement je me sentais minable et je quittais la salle 17 sans même m’excuser.

C’est que de 16h à 17h j’avais une seconde de trente-cinq élèves difficilement supportables, paresseux et bavards et à 19h un conseil de classe interminable qui allait m’aplatir comme une crêpe. A la fin des cours, je devais attendre deux heures dans la salle des profs avant la réunion tant redoutée.

A 17h15, je m’installais dans le fauteuil bleu pétrole situé dans le coin de la salle, bien décidé à sommeiller et à faire la « gueule » pour dissuader toute tentative de dialogue avec mes collègues tous atteints de logorrhée** pédagogique.

J’étais prêt à sombrer dans la déprime quand quelqu'un entra dans la salle des profs.

C'était Sandrine !... 

 

A suivre

 

Notes :

 

*  Mer des Sargasses : La mer des Sargasses est une zone de l’océan Atlantique nord.  Contrairement à toutes les autres mers du globe, elle n'a pas de côtes, si l'on excepte celle formée par les îles des Bermudes, proches de sa frontière ouest. Elle a une largeur de 1 100 km, et une longueur de 3 200 km environ. Elle tient son nom des algues dites sargassum qui ont la particularité d'y flotter, et de s'y accumuler en surface.

 

 

 

** Logorrhée : pathologie du langage qui conduit le malade à déverser un flot rapide et ininterrompu de paroles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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posté le 14-10-2018 à 10:02:58

Grasse (78).

La boîte en carton...
 
 Je soulevai donc le couvercle de la boîte en carton, posée devant moi sur le bureau d’Edmond, un fouillis digne des champs de bataille de la guerre 14-18.

Ce que je découvris alors aurait plongé dans l’extase un fétichiste convaincu de petites culottes et cette boîte aurait représenté, pour lui, la caverne d’Ali-Baba. Il y avait là un tas de strings surtout, de couleurs variées : noires, blanches, chair, dorées même. Chaque exemplaire représentait un 18 sur un devoir de mathématiques de Gaëlle ou de Roxane.

Je ne sais pas pourquoi, mais ma main plongea dans cet amoncellement de tissus multicolores, histoire de connaître leur nature: lycra ? coton ? soie ?...Malgré moi, un frisson malsain parcouru mon échine, que je réprimais bien vite ; c’était une question de moralité qui ne devait souffrir d’aucune dérive. Aussitôt je retirai ma main comme mordue par un piranha de la pire espèce.

Edmond sembla se réveiller d’une léthargie de pré-sénilité acquise au cours des longues années passées à enseigner dans des conditions pires que celles des rues de Kaboul à la nuit tombée et se méprit sur mon geste. Les Talibans ont des kalachnikovs et les élèves, des armes encore plus destructrices : des Smartphones !

- Oh, ne t’inquiète pas ! Tous ces strings sont propres !

Il me tutoyait de nouveau.

Une panique rétroactive fit vibrer les racines de ma moelle épinière, quand je pensai à la vie de débauche, avec toutes les maladies qui vont avec, que devaient mener Gaëlle et Roxane depuis bien des années…

Je respirais un bon coup pour enrichir en oxygène mon cerveau qui détestait être en apnée. Edmond était déjà ailleurs ou nulle part, projeté dans un monde de fantômes  gélatineux qui le harcelaient. Sa mémoire, par à-coups, remontait à la surface :

- Mais si vous voulez, j’ai une autre boîte qui contient des petites culottes sales !

On atteignait là le paroxysme du scabreux !

Edmond Trianglo, le prof de maths qui portait si bien son nom, se rendait-il compte du marché qu’il me proposait ?

- Non, ça ne m’intéresse pas ! répondis-je sèchement.

En regardant la tête de mon vieux collègue, je me dis que je ne pouvais pas lui infliger ça, avertir le proviseur. J’allais donc abandonner la partie, laisser faire, continuer ainsi jusqu’à la fin de l’année scolaire. De toute façon, dans l’éducation nationale il y avait des mystères jamais éclaircis et un peu plus, un peu moins, cela n’allait pas changer la face du monde.

Je m'apprêtais donc à quitter la salle 17, quand deux coups discrets furent frappés à la porte. Edmond, naturellement, n’entendit rien.

Gaëlle et Roxane entrèrent sans se gêner. Elles parurent un peu surprises en me voyant, sans plus. Elles dirent en chœur :

- On vient pour le cours particulier de mathématiques !

Et en jetant ses yeux dans les miens, Gaëlle ajouta :

- Mais ce serait sympa d’avoir aussi une aide en physique !

Je commençais à avoir des bouffées de chaleur devant l’audace de ces deux filles. Je ne réagis pas quand je vis nos deux élèves aller faire la bise à leur vieux prof de math.

Roxane s’avança vers Edmond en lui tendant une boîte de gâteaux entourée par un ruban rouge :

- C’est pour vous remercier de votre gentillesse, Monsieur Trianglo, comme d’habitude, ce sont vos friandises préférées avec le parfum que vous adorez !...

Et Edmond devint tout rouge.

Et moi je me demandais si cette boîte contenait vraiment des gâteaux…

 

A suivre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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posté le 07-10-2018 à 10:20:56

Grasse (77).

   

Edmond Trianglo, 69 ans (ou plus), professeur de mathématiques.

  

Edmond me regardait, mais pas franchement. Il avait l’attitude apeurée de celui qui allait mal finir. Dans peu de temps certainement. Je n’étais pas sûr qu’il me reconnût. Le bureau, derrière lequel il était assis, avait l’aspect d’un champ de bataille qui me mettait mal à l’aise.

- Tu vends de la philo, c’est ça ? murmura-t-il.

Il avait oublié que j’étais prof de physique. Je le lui dis. Oui je vendais de la physique au poids, j’en vendais des tonnes, des mètres cubes, des kilomètres à des élèves qui n’assimilaient rien, préoccupés par des activités plus que douteuses qui détruisaient leur cerveau.

Franchement j’avais envie de fuir, comme ça, tout abandonner, cesser de lutter. Mon cerveau devenait de la bouillie « premier âge », à la citrouille parfumée à la citronnelle. Mais il fallait que je lui demandasse, à ce prof-vintage, égaré dans l’espace-temps, des précisions sur Gaëlle et Roxane. J’essayais d’articuler le mieux possible pour que mon message ne fût pas brouillé par sa surdité plus qu’avancée.

- Dis-moi, que penses-tu de Gaëlle et de Roxane, de terminale S ?

- Gaëlle et Roxane ? Gaëlle et Roxane ?

Il psalmodiait des noms, certainement inconnus de lui ou plutôt oubliés.

- J’ai remarqué qu’elles avaient toujours 18 en mathématiques.

- Peut-être oui, ne se mouilla-t-il pas.

- Peux-tu vérifier sur ton carnet de notes, s’il te plait ?

Edmond Trianglo pataugeait encore dans des carnets de notes que les librairies et les papeteries ne vendaient plus, vu que c’était démodé et qu’en plus elles avaient toutes fait faillite.

Il chercha dans ses affaires, le pauvre, et par un miracle incompréhensible il le trouva. C’était une sorte de cahier rouge à la mine chiffonnée. La couverture cartonnée était ridée et tachée comme son visage. Ses doigts déformés par de l’arthrose, gonflés et tordus comme ceux d’une sorcière, avaient du mal à faire défiler les pages.

- Oui vous avez raison, s’étonna-t-il.

Ciel, il ne me tutoyait plus ! Ma visite avait dû lui faire perdre quelques milliers de neurones. Et les souvenirs qui vont avec.

Bon il fallait bien que je menasse cette affaire jusqu’au bout :

- C’est bizarre, avec moi elles ont toujours zéro. Elles sont nulles en physique et je me demande bien comment elles se retrouvent en terminale S.

Il parut gêné, Edmond. Secoué par mon attaque peu amicale, quelques DEL peu lumineuses avaient dû s’allumer dans son cerveau. Il trouva une parade de pacotille :

- Je leur donne des cours particuliers !

- Ne serait-ce pas plutôt elles qui vous donnent quelque chose ? Ou plutôt qu’elles vous vendent ?

Je soupçonnais tout simplement, qu’en échange de leurs strings, Edmond mettait 18 à tous leurs contrôles. Il lança un « heu » qui ressemblait à un hennissement prolongé d’un vieux cheval mené à l’abattoir.

Je craignis brusquement qu’il me fît là, brutalement, un infarctus pédagogique. Et ce sont les pires ! Il se leva sans rien dire et se dirigea vers une armoire métallique grise, cabossée et rouillée aux entournures. Il revint avec une boîte en carton qu’il posa devant moi.

- Tenez, je vous donne tout si vous n’avertissez pas le proviseur !

Quel marché me proposait donc Edmond Trianglo, le professeur de mathématiques ?

Un peu curieux, quand-même, je soulevai le couvercle en carton et je découvris…

 

A suivre

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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